24/02/2012



Ce documentaire du cinéaste Jean-Pierre Lledo date de 2007 ; à l’approche du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie et de l’exode de sa population non-musulmane, il n’est pas inutile de faire découvrir ces événements tragiques aux enfants et petits-enfants de ceux qui les ont vécus.
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« Ce film a été tourné en Algérie, mais sa diffusion n’a pas été autorisée dans ce pays »
Cette mention figure sur la pochette du DVD où l’on peut lire les premières phrases du commentaire du film :
« Au moment de l’indépendance en 1962, les arrière-petits-enfants d’immigrés arrivés un siècle plus tôt, Français, Espagnols, Italiens, Maltais, Grecs, mais aussi de Juifs indigènes ou venus d’Espagne au XVème siècle, tous quittent leur pays, précipitamment, 1million de personnes… Un des plus grands déplacements de population dans l’histoire de l’Humanité… La cohabitation avec les Musulmans y avait-elle été impossible ? Cette triste fin n’avait-elle été que l’effet d’une panique, des violences extrêmes de fin de guerre ? Ou la conséquence logique d’une certaine Histoire ? »
Une enquête auprès d’Algériens de tous bords
Les dialogues sont pour l’essentiel en français et par intermittence en arabe.
Les témoins interrogés par Jean-Pierre Lledo font souvent allusion à des faits historiques qui leur sont familiers mais qu’ignorent de nombreux spectateurs, tel le massacre du 20 août 1955 à Philippeville, massacre d’Européens froidement organisé par le FLN, qui a marqué un tournant dans la guerre d’Algérie.
Le massacre de civils restera une constante dans les actions préméditées de cette organisation, visant à créer un bain de sang, provoquant des représailles meurtrières, générant un fossé de plus en plus profond entre les deux communautés, faisant régner la terreur chez les non-Musulmans et à l’origine de leur fuite en masse en 1962, leur laissant le choix entre « la valise ou le cercueil ».
L’attaque délibérée de civils, une forme de résistance ?
Albert Camus avait publiquement désavoué le terrorisme des indépendantistes et la grande résistante Germaine Tillon, s’était insurgée contre la conception de la résistance du FLN associant le terrorisme à la lutte armée.
Cette question du terrorisme aveugle frappant des innocents est au cœur des conversations du réalisateur avec ses interlocuteurs ou interlocutrices algériens, dont l’une « sans états d’âme » défendait la politique systématique du FLN vis-à-vis des civils.
Le combat pour l’indépendance justifiait-il tous ces crimes ?
Oui, répond une poseuse de bombes combattante de l’ALN qui y voit une réplique aux bombardements au napalm de douars des Aurès par l’aviation française.
Or cette indépendance si chèrement acquise est loin d’avoir apporté le bonheur au peuple algérien, confronté depuis des décennies au chômage, à l’islamisme et à la privation de liberté, un peuple dont la jeunesse n’aspire qu’à quitter le pays.
Au total un énorme gâchis, alors qu’une autre voie eût peut-être été possible, celle d’une cohabitation avec les non-Musulmans.
L’attaque délibérée de civils**, inaugurée le 1er novembre 1954 avec l’assassinat de passagers d’un autocar, s’est poursuivie jusqu’à la proclamation de l’indépendance le 5 juillet 1962. Cette forme de lutte n’est pas très éloignée des actions menées par les Arabes de Palestine dont la cible privilégiée au cours des intifadas était la population juive dans des lieux publics.
Faut-il rappeler que la résistance française contre l’occupant allemand n’a jamais eu recours à de telles abominations ?
De Philippeville à Oran, en passant par Alger
Jean-Pierre Lledo et sa caméra nous promènent à Philippeville, à Alger en particulier à Bab El Oued, à Constantine, à Oran, plus précisément dans le quartier espagnol de La Caller
Ici et là, Musulmans et non-Musulmans vivaient en bonne intelligence, mais certains événements ont fait basculer les populations dans la haine. Ainsi le 20 août à Philippeville le comble de l’horreur a été atteint lorsque les ouvriers arabes d’une mine ont été amenés, sans doute sous la menace, à tuer leurs camarades de travail non-musulmans.
Le comble de l’absurde a été atteint par la destruction des maisons et des commerces du quartier espagnol de La Caller dont il ne reste aujourd’hui que des cailloux et le souvenir des chansons espagnoles chez leurs voisins arabes.
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Le cynisme des dirigeants du FLN s’est exercé vis-à-vis de la communauté juive de Constantine que l’on ne pouvait accuser de colonialisme (on sait que sa présence en Algérie est bien antérieure à l’invasion arabe) : l’assassinat le 22 juin 1961 du musicien compositeur-chanteur juif célèbre, Cheikh Raymond, a entrainé le départ de cette communauté un an avant l’indépendance.
Qu’est devenu le réalisateur après la censure de son film ?
C’est grâce à Boualem Sansal que j’ai pu être informé du devenir de Jean-Pierre Lledo après la réalisation de son film.
Voici ce que m’apprenait le grand écrivain algérien dans sa réponse à mes interrogations sur le nombre de Juifs demeurés en Algérie après 1962*
« Ce que je peux dire à ma petite échelle c'est que de tous les Juifs que j'ai connus, il ne reste personne, le dernier en date, mon copain Jean-Pierre Lledo, cinéaste de son état, a quitté l'Algérie (on l'a poussé à partir) et après quelques années à Paris, il est parti s'installer en Israël. »
On comprend que les témoignages qui font état des exactions du FLN n’aient pas plu aux Autorités algériennes, et bien d’autres choses encore :
- le rappel de la vague de violence islamiste des années 1990
- la colère d’u Algérien sur les contre-vérités de la propagande officielle,
- la lettre d’un universitaire algérien dans laquelle il exprime le regret du départ de son ami européen après la nationalisation de sa propriété…
On comprend que la décision de la censure d’interdire son film ait poussé Jean-Pierre Lledo à migrer sous d’autres cieux…
Sources
DVD Albarès Collection Documentaire 2007
Illustrations
Figure 1 - Le réalisateur Jean-Pierre Lledo
Figure 2- Pochette du DVD
Notes
*Message personnel de Boualem Sansal daté de janvier 2012
adressé à la suite de la diffusion sur le site Internet de Guysen International News de l’article intitulé « Les nouveaux Juifs du silence »
** L’un des attentats commis dans un lieu public, attentats dits « à l’algérienne », est resté dans les mémoires : c’est celui du milk bar d’Alger en date du 30 septembre 1956
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